Samedi 29 août 2009 6 29 /08 /2009 11:16



Les fontes des deux principaux monuments de Rodin sont exposés dans les jardins de l'hôtel Biron. Il s'agit des Bourgeois de Calais et du Monument à Balzac.



Le Monument aux
Bourgeois de Calais
Le Monument
aux Bourgeois de Calais
1889
bronze
217 x 255 x 177 cm
S.450
Photo : A. Rzepka


En 1347, à la suite d'un siège particulièrement long, la ville de Calais fut contrainte de se rendre au roi d'Angleterre Edouard III. Six notables, Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes, Andrieu d'Andres, prêts à faire le sacrifice de leur vie, acceptèrent de porter au roi les clefs de la ville. Au cour du XIXème siècle, plusieurs projets de monuments virent le jour : ils avaient pour but de célébrer l'héroïsme de ces calaisiens, tout en renforçant l'identité historique de la ville.
Omer Dewavrin, maire de Calais, relança l'idée en 1884, et la ville signa un contrat avec Rodin en janvier 1885 pour l'exécution du monument. S'inspirant des
Chroniques de Froissart, l'artiste s'orienta vers un groupe, "lente procession, (...) marche vers la mort". La première maquette, présentée au comité en novembre 1884, et qui emporta "tous les suffrages", se distinguait donc de celle des autres concurrents, construites en forme de pyramide et mettant à l'honneur un personnage unique : "C'est le sujet lui-même qui (...) impose une conception héroïque et l'ensemble des six figures se sacrifiant à une expression et une émotion communicatives. Le piédestal est triomphal et a les rudiments d'un arc de triomphe pour porter non un quadrige, mais le patriotisme humain, l'abnégation, la vertu" (Rodin). Pour représenter les personnages, il avait repris les éléments symboliques du rituel de demande en grâce en usage au Moyen Age (en chemise, la tête et les pieds nus, la corde au cou), tout en cherchant à donner aux visages des traits caractéristiques de la région de Calais afin de conférer à ce drame une dimension bien réelle et actuelle. Cet aspect fut bientôt renforcé par le parti du sculpteur de doter son monument d'un socle très bas : tandis que la première maquette regroupait les personnages de manière héroïque sur un socle élevé, la seconde (juillet 1885) les présente presqu'au ras du sol.

Karl-Henri (Charles) Bodmer
Pierre de Wissant nu dans l'atelier
vers 1886
épreuve gélatinoargentique
25,3 x 21,5 cm
Ph. 322


Modelées dans un premier temps au tiers de leur exécution définitive, "il y a des négligences de détails qui n'ont pas lieu d'étonner, car en général toutes les draperies seront recommencées en grand" (Rodin), les figures furent d'abord traitées isolément et nues (voir d'une part en salle 12 les maquettes et les contretypes des photographies des grands modèles dans l'atelier, d'autre part huit grands modèles dans le parc). Rodin ne les drapait que dans un second temps, afin d'en respecter l'anatomie et de faire ressortir "sous ces voiles, des charpentes, des systèmes nerveux, tous les organes de la vie, des êtres de chair et de sang" (Gustave Geffroy, exp.
Monet - Rodin, 1889). Il les réunit ensuite, assurant ainsi une très grande cohésion au groupe dont les personnages sont assemblés à leur base par un jeu de clefs.

Jacques-Ernest Bulloz
Le Monument aux Bourgeois de Calais sur un échafaudage
épreuve gélatinoargentique
26,7 x 37 cm
Ph. 7003


Le groupe fut achevé en 1889, et le plâtre exposé à cette date à la galerie Georges Petit à Paris dans le cadre de l'exposition
Monet - Rodin. Mais il fallut attendre août 1895 pour qu'il soit inauguré à Calais sur un socle élevé, traditionnel, au grand regret de Rodin qui aurait préféré "l'avoir très bas pour laisser au public pénétrer le coeur du sujet, comme dans les mises au tombeau d'églises, ou le groupe est presque par terre. (...) Le groupe (devient ainsi) plus familier et (fait) entrer le public mieux dans l'aspect de la misère et du sacrifice, du drame" (Rodin à Dewavrin, 8 décembre 1893).
C'est ainsi, presque à même le sol, que le monument fondu en bronze en 1926 pour les collections du musée, est présenté dans le parc.



Le Monument
à
Balzac
Le Monument à Balzac
1898
bronze
270 x 120 x 128 cm
S.1296
Photo : J. Manoukian



Avec ce grand projet de la maturité de Rodin il n'est plus question de décrire ou de raconter, mais plutôt de faire pénétrer le spectateur au plus profond des personnages concernés. "J'ai compris, disait Rodin à Gsell, (qu'il fallait) autour du personnage représenté faire entrevoir le milieu où il vit et faire imaginer comme un halo d'idées qui expliquent ce personnage. L'art ainsi se prolonge en mystérieuses ondes" (Paul Gsell, "Le musée Rodin à Meudon,
La Renaissance de l'Art français et des Industries de luxe, août 1923).
"Vous avez observé, lui déclara à son tour Gsell, que dans l'ère où nous entrons, rien n'a autant d'importance pour nous que nos propres sentiments, notre propre personne intime (...) Et cette disposition qui chez nous était presque inconsciente, vous nous l'avez révélée à nous même" (Rodin, L'Art. Entretiens avec Paul Gsell, 1911). C'est en effet sur la "personne intime" que se penche Rodin, et il cherche à en révéler la profondeur et la richesse plutôt que de rappeler les circonstances extérieures d'une existence. Pour le Monument à Balzac que lui commanda en 1891 la Société des gens de lettres sous l'impulsion d'Emile Zola, son président, il partit sagement de portraits contemporains du romancier ; il s'interrogea sur la stature de Balzac, sur sa physionomie, sur ses vêtements (la célèbre robe de chambre), mais il n'en garda que ce qui pouvait servir son but (la corpulence de Balzac, la robe de moine qu'il revêtait pour travailler), et il réalisa une figure qui est à la fois une allégorie de la puissance de création du romancier et un portrait plus encore moral que physique de celui-ci. "C'était la création elle-même qui se servait de la forme de Balzac pour apparaître ; l'orgueil de la création, sa fierté, son vertige et son ivresse" (R. M. Rilke, Auguste Rodin,
1928).

Anon.
Trois études de têtes de Balzac
papier albuminé
9,5 x 15,1cm
Ph. 1213


L'image hardie qui en résulta, "moins une statue qu'une sorte d'étrange monolithe, un menhir millénaire, un de ces rochers où le caprice des explosions volcaniques de la préhistoire figea par hasard un visage humain" (Georges Rodenbach,
L'Elite, 1899), déchaîna l'opinion au Salon de 1898. "Jamais on n'a eu l'idée d'extraire ainsi la cervelle d'un homme et de la lui appliquer sur la figure", écrivait Rochefort dans L'Intransigeant (1er mai 1898). La lutte entre partisans et adversaires du Balzac fut d'autant plus violente que l'on était en pleine affaire Dreyfus et que Zola qui soutenait Rodin venait avec "J'accuse" (L'Aurore, 13 janvier 1898) de prendre la tête du parti dreyfusard. La Société des gens de lettres, effrayée, refusa donc la statue et fit exécuter par Alexandre Falguière une effigie sans grandeur dont la banalité suscita l'ironie du public : Falguière ayant "emprunté (à Rodin) le cou puissant, la carrure, la draperie, la chevelure, le menton, les prunelles de son Balzac (...) toute l'opération consista à asseoir le personnage ainsi amenuisé sur un banc de square" (Charles Chincholle, dans La Petite République, 15 novembre 1898).

Edward Steichen
The open sky, 11p.m.
1908
25,2 x 22 cm
Ph. 235


Quant au grand plâtre de Rodin, il fut transporté à Meudon, et c'est alors que Steichen en exécuta de sublimes photographies nocturnes. Inquiet du bruit qui avait été fait autour de son oeuvre, Rodin avait en effet refusé qu'une souscription fût ouverte pour la faire fondre en bronze, et il allait falloir attendre quarante ans pour que son
Balzac prenne place, le 2 juillet 1939, au carrefour Raspail-Montparnasse. Cependant, le musée Rodin en avait fait réaliser un deuxième exemplaire que le conservateur, Georges Grappe, avait l'intention de placer à Meudon, sur l'éperon qui domine la vallée, devant le Musée. Mais la guerre empêcha la réalisation de ce projet, et c'est à Paris, que fut installé le bronze tandis qu'à Meudon est présenté l'admirable série des études pour le monument.
Après cet échec, et à l'exception de celui de Sarmiento (Buenos-Aires, 1894-1900), Rodin ne mena plus aucun monument à son terme, non pas faute de commandes (Monuments à Puvis de Chavannes et à Whistler commandés en 1899 et en 1905, laissés inachevés) ni par manque d'inspiration, mais parce que "je réfléchis plus, confia-t-il à Dujardin-Beaumetz à la fin de sa vie ; ma volonté est plus forte. C'est pour cela que je travaille plus lentement. Il n'est du reste pas dans ma nature de me presser" (Entretiens avec Rodin,
1913).

Le sculpteur - Les œuvres de jeunesse - La Porte de l'Enfer & les œuvres
l'Homme qui marche - Les monuments - Les marbres

Par Franck - Publié dans : Personnages historiques
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