Voltaire
Déiste, Voltaire était attiré par la rationalité apparente de l'islam, « religion sans clergé, sans miracle et sans mystères ». Reprenant la thèse déiste de Henri de Boulainvilliers, il apercevait dans le monothéisme musulman une conception plus rationnelle que celle de la Trinité chrétienne.
Dans sa tragédie Le Fanatisme ou Mahomet, Voltaire considère Mahomet comme un « imposteur », un « faux prophète », un « fanatique » et un « hypocrite ». Toutefois selon Pierre Milza, la pièce a surtout été « un prétexte à dénoncer l'intolérance des chrétiens - catholiques de stricte observance, jansénistes, protestants - et les horreurs perpétrées au nom du Christ ». Pour Voltaire, Mahomet « n'est ici autre chose que Tartuffe les armes à la main ».
Voltaire écrira aussi en 1742 dans une lettre à M.de Missy: « Ma pièce représente, sous le nom de Mahomet, le prieur des Jacobins mettant le poignard à la main de Jacques Clément ». Plus tard, après avoir lu Henri de Boulainvilliers et Georges Sale, il reparle de Mahomet et de l'islam dans un article « De l'Alcoran et de Mahomet » publié en 1748 à la suite de sa tragédie. Dans cet article, Voltaire maintient que Mahomet fut un « charlatan », mais « sublime et hardi » et écrit qu'il n'était en outre pas un illettré. Puisant aussi des renseignements complémentaires dans la Bibliothèque orientale d'Herbelot, Voltaire, selon René Pomeau, porte un « jugement assez favorable sur le Coran » ou il y trouve, malgré « les contradictions, les absurdités, les anachronismes », une « bonne morale » et « une idée juste de la puissance divine » et y « admire surtout la définition de Dieu ». Ainsi il « concède désormais » que « si son livre est mauvais pour notre temps et pour nous, il était fort bon pour ses contemporains, et sa religion encore meilleure. Il faut avouer qu’il retira presque toute l’Asie de l’idolâtrie » et qu' « il était bien difficile qu’une religion si simple et si sage, enseignée par un homme toujours victorieux, ne subjuguât pas une partie de la terre ». Il considère que « ses lois civiles sont bonnes; son dogme est admirable en ce qu’il a de conforme avec le nôtre » mais que « les moyens sont affreux; c’est la fourberie et le meurtre ».
Après avoir estimé plus tard qu'il avait fait dans sa pièce Mahomet « un peu plus méchant qu'il n'était », c'est dans la biographie de Mahomet rédigée par Henri de Boulainvilliers que Voltaire puise et emprunte, selon René Pomeau, « les traits qui révèlent en Mahomet le grand homme ». Dans son Essai sur les mœurs et l'esprit des Nations dans lequel il consacre, en historien cette fois, plusieurs chapitres à l'islam, Voltaire « porte un jugement presque entièrement favorable » sur Mahomet qu'il qualifie de « poète » , de « grand homme » à l'image d'Alexandre le Grand qui a « changé la face d'une partie du monde » et qui « joua le plus grand rôle qu’on puisse jouer sur la terre aux yeux du commun des hommes » tout en nuançant la sincérité de Mahomet qui imposa sa foi par « des fourberies nécessaires ». Il considère que si « le législateur des musulmans, homme puissant et terrible, établit ses dogmes par son courage et par ses armes », sa religion devint cependant « indulgente et tolérante ». La dernière phrase de Voltaire sur l'islam se situe en 1772 dans Il faut prendre un parti où il décrit la religion musulmane comme « sage », « sévère », « chaste », « humaine » et « tolérante » mais où il affirme que Mahomet n'a pas accompli de miracles.
Ses propos sur Mahomet lui valent les foudres des jésuites et notamment de l'abbé Claude-Adrien Nonnotte.
Dans l'Essai sur les mœurs, Voltaire se montre également « plein d'éloges pour la civilisation musulmane et pour l'islam en tant que règle de vie ». Il compare ainsi le « génie du peuple arabe » au « génie des anciens Romains » et écrit que « dans nos siècles de barbarie et d’ignorance, qui suivirent la décadence et le déchirement de l’Empire romain, nous reçûmes presque tout des Arabes: astronomie, chimie, médecine » et que « dès le second siècle de Mahomet, il fallut que les chrétiens d’Occident s’instruisissent chez les musulmans » .
Il y a donc deux représentations de Mahomet chez Voltaire, l'une religieuse selon laquelle Mahomet est un prophète comme les autres qui exploite la naïveté des gens et répands la superstition et le fanatisme mais qui prêche l'unicité de Dieu et l'autre, politique, selon laquelle Mahomet est un grand homme d'État comme Alexandre le Grand et un grand législateur qui a fait sortir ses contemporains de l'idolâtrie. Ainsi selon Diego Venturino la figure de Mahomet est ambivalente chez Voltaire, qui admire le législateur mais déteste le conquérant et le pontife qui a établi sa religion par la violence. Pour Dirk van der Cruysse l'image plus nuancée de Mahomet dans l'Essai sur les mœurs est nourrie en partie par « l'antipathie que Voltaire éprouvait à l'égard du peuple Juif ». Selon lui, les « inefficacités de la révélation judéo-chrétienne » comparées au « dynamisme de l'islam » soulève chez Voltaire une « admiration sincère mais suspecte ». Van der Cruysse considère le discours voltairien sur Mahomet comme un « tissu d'admiration et de mauvaise foi mal dissimulé » qui vise moins le prophète lui-même que les spectres combattus par Voltaire à savoir le « fanatisme et l'intolérance du christianisme et du judaïsme ».
Comme Boulainvilliers et Sale, Voltaire attaque également frontalement le christianisme : tant qu’il y aura des fripons et des imbéciles, il y aura des religions. La nôtre est sans contredit la plus ridicule, la plus absurde, et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde . »
De même, avec Examen important de milord Bolingbroke ou le tombeau du fanatisme. Jésus y est caricaturé comme un chef de parti, un gueux, un homme de la lie du peuple qui voulait former une secte.
L'engagement de Voltaire pour la liberté religieuse est célèbre, et un des épisode les plus connus en est l'affaire Calas. Ce protestant, injustement accusé d'avoir tué son fils qui aurait voulu se convertir au catholicisme est mort roué en 1762. En 1763, Voltaire publie son Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas qui bien qu'interdit aura un retentissement extraordinaire et amènera à la réhabilitation de Calas deux ans plus tard. Au départ, il n'éprouvait pas pour lui de sympathies particulières, au point d'écrire le 22 mars 1762, dans une lettre privée au conseiller Le Bault : « Nous ne valons pas grand'chose, mais les huguenots sont pires que nous, et de plus ils déclament contre la comédie ». Il venait alors d'apprendre l'exécution de Calas et, encore mal informé, il croyait à sa culpabilité. Mais des renseignements lui parviennent et, le 4 avril, il écrit à Damilaville : « Il est avéré que les juges toulousains ont roué le plus innocent des hommes. Presque tout le Languedoc en gémit avec horreur. Les nations étrangères, qui nous haïssent et qui nous battent, sont saisies d'indignation. Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthélemy, rien n'a tant déshonoré la nature humaine. Criez, et qu'on crie. » Et il se lance dans le combat pour la réhabilitation. En 1765, Voltaire prend fait et cause pour la famille Sirven, dans une affaire très similaire ; cette fois-ci il réussira à éviter la mort aux parents. Cependant, bien qu'impressionné par la théologie des quakers, et révolté par le massacre de la Saint-Barthélemy (Voltaire était pris de malaises tous les 24 août), Voltaire n'a pas de sympathie particulière pour le protestantisme établi. Dans sa lettre du 26 juillet 1769 à la duchesse de Choiseul, il dit bien crûment : « Il y a dans le royaume des Francs environ trois cent mille fous qui sont cruellement traités par d’autres fous depuis longtemps. »
Informations complémentaires
- On qualifia souvent Voltaire de franc-maçon sans tablier, car il s'était tenu à l'écart de cette confrérie bien qu'il eût des conceptions voisines. Au soir de sa vie, il accepta pourtant d'entrer dans la loge des Neuf Sœurs (que fréquentait aussi Benjamin Franklin). On le dispensa vu son âge des habituelles épreuves ainsi que du rite du bandeau sur les yeux, celui-ci semblant déplacé sur un homme qui avait été considéré par beaucoup comme l'un des plus clairvoyants de son époque. Il revêtit à cette unique occasion le tablier de Claude-Adrien Helvétius, qu'il embrassa avec respect. Les honneurs funèbres lui furent rendus en loge le 28 novembre de cette même année.
- La Henriade lui fut inspirée par sa maîtresse, la maréchale de Villars. Après leur rupture, Voltaire lui adressa ce madrigal:
- « Quand vous m'aimiez, mes vers étaient aimables,
- Je chantais dignement vos grâces, vos vertus :
- Cet ouvrage naquit dans ces temps favorables ;
- Il eût été parfait ; mais vous ne m'aimez plus. »
- En 2000, Frédéric Lenormand publie un roman, La Jeune fille et le philosophe, évoquant l'adoption par Voltaire d'une descendante de la famille Corneille. L'anecdote est tirée du récit qu'en fit Voltaire dans sa correspondance. Hanté par l'ombre de Corneille, il lui sembla extraordinaire de devenir le père adoptif d'une de ses descendantes. C'est pour constituer une dot à cette jeune fille qu'il publia une nouvelle édition des pièces de Corneille, vendue par souscription à tous les princes d'Europe. À noter que la fille de sa pupille fut emprisonnée à Paris sous la Terreur, comme Belle et Bonne, et comme la belle-fille de la belle Émilie, la duchesse du Châtelet, qui fut même guillotinée.
- Le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin, promoteur ardent de l'idée de noosphère, a pour aïeule une sœur de Voltaire.
- Il est nécessaire de faire justice d'une légende trop répandue. Il est courant d’entendre que Voltaire disait à propos de Marivaux et d'autres : « Grands compositeurs de rien, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toiles d'araignées ». Or, s'il est exact que cette expression se rencontre effectivement chez Voltaire, elle ne vise nullement Marivaux. On la trouve dans sa lettre du 27 avril 1761 à l'abbé Trublet où il écrit : « Je me souviens que mes rivaux et moi, quand j'étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose, de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié vers, du nombre desquels j'avais l'honneur d'être; infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée. » Quant au nom de l'auteur du Jeu de l'amour et du hasard, il ne se trouve pas une seule fois dans la lettre.
Dans les ouvrages de Voltaire, on trouve les empreintes de plusieurs cultures. À part la civilisation gréco-romaine, il y a l'Orient qui lui sert parfois d'alibi pour opérer une double critique (critique de sa propre société et de la société représentée). L'influence de l'Orient apparaît par exemple dans le conte Zadig. N'oublions pas qu'il est aussi influencé par la culture anglaise.
Ouvrages de Voltaire
- La Ligue ou Henry le grand, poème épique, 1723
- La Henriade, 1728
- Histoire de Charles XII, 1730
- Zaïre, 1732
- Le Temple du goût, 1733
- Épitre à Uranie, 1733
- Lettres philosophiques ou Lettres anglaises, 1734
- Mondain, 1736
- Épître sur Newton, 1736
- Traité de métaphysique, 1736
- Essai sur la nature du feu, 1738
- Éléments de la philosophie de Newton, 1738
- Zulime, 1740
- Zadig (ou La Destinée), 1748
- Sémiramis 1748
- Le Monde comme il va, 1748
- Nanine, ou le Péjugé vaincu, 1749
- Le Siècle de Louis XIV, 1751
- Micromégas, 1752
- La Pucelle d'Orléans, 1755, poème héroïcomique
- Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756
- Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, 1756
- Histoire des voyages de Scarmentado écrite par lui-même, 1756
- Candide ou l'Optimisme, 1759
- Histoire d'un bon bramin, 1761
- Traité sur la tolérance, 1763
- Ce qui plaît aux dames, 1764
- Dictionnaire philosophique portatif, 1764
- Jeannot et Colin, 1764
- De l'horrible danger de la lecture, 1765
- Petite digression, 1766
- Le Philosophe ignorant, 1766
- Les Questions de Zapata, 1767
- L'Ingénu, 1767
- L'Homme aux 40 écus, 1768
- La Princesse de Babylone, 1768
- Canonisation de saint Cucufin, 1769
- Questions sur l'Encyclopédie, 1770
- Les Lettres de Memmius, 1771
- Il faut prendre un parti, 1772
- Le Cri du Sang Innocent, 1775
- De l'âme, 1776
- La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S. M. L. R. D. P., 1776
- Dialogues d'Euhémère, 1777
- Correspondance avec Vauvenargues, établie en 2006
- Œdipe, tragédie, 1718
- Artémire (premiére version de Mariamne), 1720
- Mariamne, tragédie, 1724
- La Fête de Bélébat, 1725
- L'Indiscret, comédie, 1725
- Brutus, tragédie, 1730
- Les Originaux ou Monsieur du Cap-Vert, comédie, 1732
- Ériphyle, tragédie, 1732
- Zaïre, tragédie, 1732
- Samson, opéra, 1732
- Tanis et Zélide ou Les Rois pasteurs, tragédie, 1733
- Adelaïde du Guesclin, tragédie, 1734
- L'Échange, comédie, 1734
- La Mort de César, tragédie, 1736
- Alzire ou Les Américains, tragédie, 1736
- L'Enfant prodigue, comédie, 1736
- L'Envieux, comédie, 1738
- Pandore, opéra, 1740
- Zulime, tragédie, 1740
- Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, tragédie, 1741
- Thérèse, 1743
- Mérope, tragédie, 1743
- La Princesse de Navarre, comédie ballet, 1745
- Le Temple de la gloire, opéra, 1745
- La Prude, comédie, 1747
- Sémiramis, tragédie, 1748
- La Femme qui a raison, comédie, 1749
- Nanine ou Le Préjugé vaincu, comédie, 1749
- Oreste, tragédie, 1750
- Rome sauvée ou Catilina, tragédie, 1750
- Le Duc d'Alençon ou Les Frères ennemis, tragédie (variante d'Adélaïde), 1751
- Amélie ou Le Duc de Foix, tragédie (2ème variante d'Adélaïde), 1752
- L'Orphelin de la Chine, tragédie, 1755
- Socrate, drame, 1759
- L'Écossaise, comédie, 1760
- Tancrède, tragédie , 1760
- Le Droit du seigneur, comédie, 1762
- Olympie, tragédie, 1762
- Le Triumvirat, tragédie , 1764
- Les Scythes, tragédie , 1767
- Charlot ou La Comtesse de Givry, drame, 1767
- Le Dépositaire, comédie, 1769
- Les Guèbres ou La Tolérance, tragédie, 1769
- Le Baron d'Otrante, opéra buffa, 1769
- Les Deux Tonneaux, opéra-comique, 1773
- Sophonisbe, tragédie, 1774
- Les Pélopides ou Atrée et Thyeste, tragédie, 1770
- Les Lois de Minos, tragédie, 1773
- Don Pèdre, tragédie, 1774
- L'Hôte et l'Hôtesse, divertissement, 1776
- Irène, tragédie, 1778
- Agathocle, tragédie, 1778
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