L'Amitié
Au bord du ruisseau, peinture de William Bouguereau - XIXe siècle)
L'amitié est une inclination réciproque entre deux personnes,
(ou plus) n'appartenant pas à la même famille,
parfois c'est une amitié de groupe.
Le meilleur ami est, comme son nom l'indique,
l'ami d'une personne avec qui elle a tissé des liens privilégiés,
qui surpassent les liens qui l'unissent aux autres personnes.
L'amitié en son état pur est inconditionnelle,
c'est-à-dire que de vrais amis ne se jugent pas,
et ne tiennent pas compte du temps qui passe.
Ainsi l'amitié dépasse-t-elle les valeurs individuelles,
et temporelles, elle est un état d'esprit,
un lien particulier qui unit deux êtres.
Dans Introduction à la vie dévote (1619) François de Sales écrit :
L'amour tient le premier rang entre les passions de l'âme:
c'est le roi de tous les mouvements du coeur,
il convertit tout le reste à soi et nous rend tels que ce qu'il aime.
Prenez donc bien garde, ma Philothée,
de n'en point avoir de mauvais, car tout aussitôt,
vous seriez toute mauvaise.
Or l'amitié est le plus dangereux amour de tous,
parce que les autres amours peuvent être sans communication,
[échange et participation],
mais l'amitié étant totalement fondée sur icelle,
on ne peut presque l'avoir avec une personne,
sans participer à ses qualités [manières d'être].
Tout amour n'est pas amitié car, 1.
On peut aimer sans être aimé, et lors il y a de l’amour,
mais non pas de l’amitié, d’autant que l’amitié,
est un amour mutuel, et s’il n’est pas mutuel ce n’est pas amitié; 2.
Et ne suffit pas qu’il soit mutuel, mais il faut que les parties?
qui s’entr’aiment sachent leur réciproque affection,
car si elles l’ignorent elles auront de l’amour, mais non pas de l’amitié. 3.
Il faut avec cela qu’il y ait entre elles quelque,
sorte de communication qui soit le fondement de l’amitié.
En fait, Montaigne écrivait déjà des lignes aussi fortes - sinon même plus fortes - que le célèbre jésuite à propos de la Boétie:
« Quand Lælius en presence des Consuls Romains, lesquels apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuivaient tous ceux qui avaient été de son intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blosius (qui était le principal de ses amis) combien il eût voulu faire pour lui, et qu'il eût r^épondu : Toutes choses. Comment toutes choses ? suivit-il, et quoi, s'il t'eût commandé de mettre le feu en nos temples ? Il ne me l'eût jamais commandé, repliqua Blosius. Mais s'il l'eût fait ? ajouta Lælius : J'y eusse obeî, répondit-il. S'il était si parfaitement ami de Gracchus, comme disent les histoires, il n'avait que faire d'offenser les Consuls par cette derniere et hardie confession : et ne se devait à partir de l'assurance qu'il avait de la volonté de Gracchus. Mais toute fois ceux qui accusent cette réponce comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystère : et ne presupposent pas comme il est, qu'il tenait la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par connaissance. Ils estaient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou que ennemis de leur pays, qu'amis d'ambition et de trouble. S'étant parfaittement commis, l'un à l'autre, ils tenaient parfaittement les rénes de l'inclination l'un de l'autre : et faites guider cet harnais, par la vertu et conduite de la raison (comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans cela) la réponce de Blosius est telle, qu'elle devait être. Si leurs actions se déanchèrent, ils n'estaient ni amis, selon ma mesure, l'un de l'autre, ni amis à eux mêmes. Au demeurant cette réponse ne sonne non plus que ferait la mienne, à qui s'enquerrait à moi de cette façon : Si votre volonté vous commandait de tuer votre fille, la tueriez vous ? et que je l'accordasse : car cela ne porte aucun témoignage de consentement à ce faire : par ce que je ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'un tel ami. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde, de me déloger de la certitude, que j'ai des intentions et jugemens du mien : aucune de ses actions ne me saurait être presentee, quelque visage qu'elle eût, que je n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié si uniment ensemble : elles se sont considérées d'une si ardante affection, et de pareille affection découvertes jusqu' au fin fond des entrailles l'une à l'autre : que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi, qu'à moi_. »
Examinant les différentes formes de mépris social Axel Honneth, distingue dans Intégrité et mépris a) les humiliations physiques par le viol ou la torture de la personnalité individuelle, b) l'exclusion sociale c) le mépris pour des formes de réalisation de soi. La première forme est le traitement humain le plus dégradant car dit-il, ce mépris dépouille l'être humain de l'autonomie physique dans son rapport à lui-même et il détruit par là même une composante élémentaire de sa confiance au monde . Une telle destruction exige une forme de reconnaissance que Hegel appela dans sa jeunesse et sa phase romantique l' amour et qui concerne l'amitié.
Les besoins et les affects ne peuvent être confirmés que si on les satisfait directement et par conséquent la reconnaissance doit prendre la forme d'une approbation et d'un encouragement affectifs, ce qui ne se peut que dans une relation de reconnaissance où des personnes en chair et en os se portent des sentiments d'estime particuliers. A partir de là, l'individu peut adopter à son égard une attitude de confiance en soi, notamment dans l'expression de ses besoins et émotions. Ce mode de rapport - dans lequel on peut inclure l'amitié - n'est pas généralisable, notamment parce que ces attitudes ne peuvent être exigibles des individus comme on en peut exiger l'obéissance à la loi, aux valeurs de solidarité etc. Honneth écrit donc à propos de l'amitié
« Ce mode de rapport de reconnaissance n'est pas généralisable au-delà du cercle des relations sociales primaires telles qu'elle apparaissent dans les liens affectifs de type familial dans les amitiés ou dans les relations amoureuses. Puisque les attitudes d'affirmation émotionnelle sont liées à des présuppositions de sympathie et d'attrait qui ne sont pas à la disposition des individus, ces attitudes ne peuvent être indéfiniment étendues pour couvrir un nombre toujours plus grand de partenaires d'interaction. Cette attitude de reconnaissance implique donc un particularisme moral qu'aucune tentative d'universalisation ne peut faire disparaître. »Approche socioéconomique et « amitiés entre les peuples »
Gravure de William Blake représentant métaphoriquement l'Europe soutenue par l'Afrique et l'Amérique (1796), illustrant un ouvrage de John Gabriel Stedman racontant une expédition de 5 ans (1772 à 1777) au Guyana contre les esclaves noirs révoltés du Surinam. Cette image sensuelle loin d'évoquer la violence des répressions contre les esclaves, appelle un idéal d'amitié entre les peuples, mais son titre montre aussi la conscience de la dépendance économique de l'Europe à l'égard des ressources de ces deux continentsL'amitié entre les peuples est souvent évoquée - depuis le XIXe siècle surtout - dans le cadre d'alliances politiques, militaires, commerciales ou économiques, que dans des contextes plus altruistes. Elle est par exemple portée par des organisations caritatives, des ONG (médecins sans frontières, vétérinaires sans frontière...), des associations de migrants, des institutions telle que l'ONU, l'UNESCO, ou par les églises missionnaires. La création de l'Union Européenne a d'abord eu une base économique, et vise toujours explicitement le développement de sa compétitivité, mais les échanges d'étudiants (programme Erasmus) évoquent cette notion, qui était aussi au cœur de l'internationale socialiste et du projet d'internationale communiste, non sans ambiguïtés parfois.
Du point de vue asiatique, les relations humaines sont si importantes au cœur de l’économie qu’il existe un mot pour les désigner au Japon : nemawashi.
L'amitié entre les peuples ne s'adresse pas qu'aux relations entre pays, mais aussi entre individus d'origines différentes dans un même pays, ainsi le sigle MRAP signifie-t-il en France : Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuplesapprendre ce que peut être l'amitié,
LIVRE VIII (1155a-1163b)
La nature de l'amitié
1. L'amitié. - Sa nécessité. L'amitié est ce qu'il y a de plus nécessaire pour vivre, quels que soient l'âge et la condition; elle est le lien des cités et paraît à ce titre aux législateurs plus précieuse que la justice.
2. Les diverses théories sur la nature de l'amitié. L'amitié est commandée par le bien, l'agréable et l'utile. Elle est faite d'une bienveillance mutuelle, chacun souhaitant le bien de l'autre; cette bienveillance ne doit pas rester ignorée des intéressés; l'amitié doit enfin avoir pour cause l'un des trois objets précédents.
Les types d'amitié
(conditions, causes)
3. Les espèces de l'amitié : l'amitié fondée sur l'utilité et l'amitié fondée sur le plaisir. Ces deux types d'amitié restent fragiles, étant liées au bien ou au plaisir que l'on attend de l'ami. La première est fréquente chez les vieillards, la deuxième chez les jeunes gens.
4. L'amitié fondée sur la vertu. Cette amitié parfaite, plus rare et plus lente à se former, est stable puisqu'elle appartient aux hommes vertueux : les amis font semblablement résider leur plaisir dans les actions qui expriment leur nature et celles-ci visent toujours le bien de l'autre.
5. Comparaison entre l'amitié parfaite et les autres amitiés. L'amitié parfaite présente quelques points communs avec les deux précédentes, mais, dénuée de tout intérêt personnel, elle est la seule à n'exister que dans la vertu. Les deux autres ne sont fondées que sur le hasard et la ressemblance.
6. L'habitus et l'activité dans l'amitié. L'amitié est incompatible avec l'absence ou la solitude : elle se nourrit de la vie en commun.
7. Étude de rapports particuliers entre les diverses amitiés. L'amitié est une égalité proportionnelle : chacun des deux amis aime son propre bien et rend exactement à l'autre ce qu'il en reçoit, en souhait et en plaisir. L'amitié suppose le goût des autres et de la vie commune. C'est pourquoi l'amitié fondée sur le plaisir ressemble le plus à l'amitié parfaite.
Juridiction de l'amitié : les amitiés inégales
8. L'égalité et l'inégalité dans l'amitié. Dans les amitiés qui comportent une supériorité d'une partie sur l'autre (le père et le fils, le mari et la femme...), l'affection doit être fonction du mérite des parties : s'instaure alors une égalité nécessaire à l'amitié.
9. L'égalité dans la justice et dans l'amitié. Amitié donnée et amitié rendue. L'égalité dans l'amitié est quantitative, elle ne peut s'accommoder d'une disparité sociale importante entre amis, comme le montre l'exemple de ceux qui ne recherchent qu'à être honorés. Car l'amitié consiste plutôt à aimer qu'à être aimé.
10. Amitié active et amitié passive, suite. Amitiés entre inégaux. Les amis dans lesquels l'amour se rencontre proportionné au mérite de celui qu'ils aiment sont constants dans leurs rapports mutuels et dans l'horreur du vice. Les personnes de conditions opposées connaissent surtout des amitiés basées sur l'utilité.
Politique de l'amitié
11. Amitié et justice. Les types d'amitié. Associations particulières et cité. En toute communauté, amitié et justice sont coextensives. L'étendue de la mise en commun des biens entre amis mesure l'étendue de leur amitié et de leurs droits. Les espèces particulières d'amitié correspondent aux espèces particulières des communautés régies par le juste, c'est-à-dire par ce qui est à l'avantage de tous.
12. Constitutions politiques et amitiés correspondantes. Le trois constitutions politiques connaissent leur perversion : la royauté dégénère en tyrannie, l'aristocratie en oligarchie, la timocratie en démocratie. Elles ont leur correspondance dans l'organisation domestique.
13. Formes de l'amitié correspondant aux constitutions politiques. L'affection du roi pour son peuple correspond au sentiment paternel : leurs rapports de justice sont proportionnés au mérite de chacun. Le régime aristocratique trouve son équivalent dans l'affection entre mari et femme : au meilleur (l'époux) revient une plus large part de biens. Le régime timocratique ressemble à l'affection fraternelle, où tous sont sur un pied d'égalité. Il en résulte que l'amitié et la justice sont nulles dans la tyrannie et essentielles dans la démocratie.
14. L'affection entre parents et entre époux. Les parents aiment leur enfant comme eux-mêmes et cette affection l'emporte en longueur sur celle des enfants qui aiment leurs parents comme étant nés d'eux. L'affection entre frères est renforcée, comme celle entre camarades, par la communauté d'éducation. L'amour entre mari et femme est fondé sur l'utilité et l'agrément, mais aussi sur la vertu.
Règles de conduite
15. Règles pratiques relatives à l'amitié entre égaux. - L'amitié utilitaire. Les amis qui sont égaux doivent réaliser une égalité d'affection et de biens; chez ceux qui sont inégaux, la partie défavorisée réalisera l'égalité en fournissant un avantage proportionné à la supériorité de l'autre partie. Des trois types d'amitié, seule l'amitié utilitaire est ouverte aux récriminations et peut-être codifiée soit légalement soit moralement. La règle devrait être fondée sur l'avantage de l'obligé, et, pour celui-ci, de rendre autant qu'il a reçu, et même davantage.
16. Règles de conduite pour l'amitié entre personnes inégales. Entre personnes inégales, chacune peut légitimement espérer recevoir plus que l'autre : mais ce sera plus d'honneur pour la plus riche, et plus de biens pour la plus démunie. L'amitié ne réclame rien en effet qui excède les possibilités de chacun.
LIVRE IX (1163b-1172a)
Les conflits
1. Les amitiés d'espèces différentes. Fixation de la rémunération. Les amitiés où chacun poursuit un but différent n'ont rien de stable. Dans l'amitié vertueuse comme dans l'enseignement philosophique, on doit s'acquitter des services rendus comme on le peut. Lorsque les services rendus n'ont pas ce caractère de gratuité, il appartient au bénéficiaire de fixer le montant de la rémunération, d'après la valeur du bien estimée avant la transaction.
2. Conflits entre les diverses formes de l'amitié. Il convient d'ajuster le devoir de rémunération aux personnes et aux cas qui se présentent. Il faut attribuer à chaque groupe les avantages qui lui sont appropriés et comparer ce que chaque catégorie d'individus est en droit de prétendre, eu égard à leur degré de parenté, de vertu ou d'utilité.
3. De la rupture de l'amitié. Les amitiés fondées sur l'utilité ou le plaisir disparaissent avec les avantages escomptés. Une amitié vertueuse doit se rompre si l'un des amis est gagné par le vice, sauf s'il est susceptible de s'amender. L'amitié ne peut durer lorsque deux personnes deviennent par trop inégales, mais le souvenir de l'intimité passée doit subsister.
Amour-propre et égoïsme (1)
4. Analyse de l'amitié. Altruisme et égoïsme. Les sentiments d'amitié dérivent des relations de l'individu avec lui-même : l'homme de bien souhaite le meilleur pour lui-même, il souhaite passer sa vie avec lui-même dans la gratitude à l'égard du passé et la sympathie avec ses joies et ses peines. Ainsi l'amitié consiste à aimer un autre soi-même. Les hommes pervers sont déchirés entre leurs inclinations et leur raison et, incapables de s'aimer soi-même, il sont incapables d'amitié.
L'amitié par rapport à trois notions
5. Analyse de la bienveillance. La bienveillance n'est pas l'amitié, puisqu'elle peut s'appliquer à des gens inconnus, mais elle en est le début car elle manifeste une sensibilité à l'excellence morale du prochain, dénuée de plaisir et d'intérêt.
6. Analyse de la concorde. La concorde est un sentiment affectif qui se rapporte à des fins pratiques : elle est pour cela une amitié politique accessible aux seuls hommes de bien puisqu'eux seuls savent souhaiter ce qui est juste et avantageux pour l'ensemble des citoyens.
7. Analyse de la bienfaisance. Le bienfaiteur aime son obligé comme l'artiste chérit l'ouvrage qui le fait exister. Le souvenir d'une action noble est en outre source de vrai plaisir, comme l'activité et l'effort que manifestent les bienfaiteurs.
Amour-propre et égoïsme (2)
8. L'égoïsme, son rôle et ses formes. L'homme de bien sera suprêmement égoïste, car l'homme vertueux a le devoir de s'aimer lui-même. Ceci n'a rien à voir avec l'égoïsme vulgaire, car l'homme de bien obéit à son intellect et l'homme vicieux à ses passions. La noblesse morale d'une action est la meilleure part de bonheur qu'on peut espérer pour soi-même.
« Foire aux questions »
9. Si l'homme heureux a besoin d'amis. L'homme est un être politique et a besoin d'amis. Pour l'homme heureux, l'amitié est une activité vertueuse et agréable : aimant la vie par la conscience qu'il a de sa propre bonté, il a besoin aussi de participer à la conscience qu'a son ami de sa propre existence. Il lui faut donc des amis vertueux.
10. Sur le nombre des amis. Il est bon de ne pas chercher à avoir le plus grand nombre d'amis possible, mais une quantité suffisante pour la vie en commun.
11. Le besoin d'amis dans la prospérité et dans l'adversité. Notre devoir est de convier nos amis à partager notre bonheur plutôt que notre malheur, même si la présence d'amis est désirable en toutes circonstances.
12. La vie commune dans l'amitié. L'amitié est une communauté : pour chacun, elle actualise la conscience d'exister et, pour les gens de bien, elle permet de devenir meilleurs en agissant.
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