Les Vikings
Économie
En raison de la pauvreté de leurs terres et de la froideur du climat, Régis Boyer pense que les Scandinaves se sont naturellement tournés vers l'activité commerciale.
Les Vikings agrandirent à leur tour cet espace en explorant de nouvelles voies et en installant des comptoirs jusqu'aux extrémités de l'Europe. Byzance fut atteinte en 839 par le Dniepr. Des bateaux partaient pour l'Islande et le Groenland récemment colonisés par les Vikings pour ramener de l'ivoire de morse et des fourrures. La diversité géographique des objets retrouvés en Scandinavie atteste que les hommes du Nord avaient établi des contacts commerciaux au-delà du cadre européen. À York, comptoir du nord de l'Angleterre, des coquillages typiques de la Mer Rouge ont été retrouvés. Une tombe suédoise du VIe siècle recelait un bouddha. Lors des fouilles des comptoirs scandinaves, les archéologues ont découvert des pièces arabes.
Le commerce se pratiquait dans des comptoirs. C'est dans ces lieux que transitaient les matières premières et les produits finis. Ils constituaient aussi des centres de production où on travaillait le bois, le fer, l'os ou le cuir. Birka et Hebeby furent les plus fameux comptoirs du monde scandinave. En 808, le roi Godfred fonda le premier à la base orientale de la péninsule du Jutland. Au Xe siècle, la ville devait accueillir selon les archéologues environ 1500 habitants. Le second, Birka, également disparu, occupait une situation originale au milieu des terres suédoises, au bord du lac Mälar. D'autres comptoirs scandinaves étaient des places importantes : Ribe, sur la côte occidentale du Jutland, Helgö en Suède, certains étant saisonniers comme Kaupangr en Norvège. L'expansion viking se concrétisa par l'installation de comptoirs au-delà de la Scandinavie. L'un des plus anciens est Staraïa Ladoga, porte d'entrée de la future Russie, fondée vers 753. Les Varègues poussèrent plus loin dans l'intérieur des pays slaves et fondèrent Novgorod et Kiev. À l'ouest, les Vikings multiplièrent aussi les étapes, les principales villes irlandaises d'aujourd'hui étant par exemple d'anciens comptoirs. Ces comptoirs ne correspondaient pas toujours à des créations ex nihilo. Certains comme York et Rouen prenaient place à l'intérieur d'anciennes cités que l'installation viking revitalisa.
Les Vikings se spécialisèrent dans un trinôme de produits de luxe : l'ambre, les fourrures et l'ivoire de morse. La faible capacité des bateaux vikings limitait le commerce de produits pondéreux et moins lucratifs. Cette vision de commerçants du luxe est née avec les découvertes des navires de Gokstad et d'Oseberg au 19e siècle. Ces navires, très similaires, embarquaient de nombreux membres d'équipage. Par ailleurs, étant pontés, ils ne possédaient aucune cale permettant de stocker des marchandises en quantité. On en a déduit qu'avec des navires aussi mal conçus, les commerçants ne pouvaient embarquer que des marchandises peu encombrantes, donc des produits de luxe. Cette vision a été complètement remise en cause avec les fouilles de Skudelev, dans le Golfe de Roskilde en 1962. Les archéologues danois ont découverts plusieurs types de navires. Des navires de guerre pontés et des navires de commerce avec cale ouverte. Les Vikings possédaient bien des bateaux de transport pouvant embarquer des tonnes de marchandises. Quant aux navires découverts dans les tertres funéraires norvégiens, il ne s'agissait bien évidemment pas de vulgaire navires de transport, mais de prestigieux navires de guerre, de la famille des Langskip. Malgré ces découvertes vieilles de 60 ans, certains auteurs français continuent de propager l'idée que les Vikings étaient des "commerçants du luxe".
Après avoir été récolté dans le sud de la Baltique et dans le Jutland oriental, l'ambre (résine fossilisée des forêts de pins) se négociait dans les comptoirs environnants. Il servait à la confection de bijoux (amulettes, pendentifs ou colliers).
Les Vikings commercialisaient aussi les fourrures qu'ils chassaient eux-mêmes ou qu'ils achetaient aux Lapons. Dans les zones les plus septentrionales (Groenland, nord de la Scandinavie, Finlande, Russie), vivaient en effet loups, ours, castors, écureuils, hermines, renards et martres. La noblesse, le haut clergé et les riches marchands d'Europe s'enorgueillissaient de revêtir ces fourrures. Le renne, élevé notamment par les Lapons, fournissait aussi des peaux mais ses bois étaient également prisés pour la confection de peignes décorés et de montures d'épée. Birka constituait la plaque tournante de ce type de commerce. Mis à part ces différents mammifères, les chasseurs appréciaient l'eider, grand canard dont le mâle a un plumage noir et blanc, qui recouvrait ses œufs avec ses plumes duveteuses.
Les morses, nombreux au Groenland et autour de la Mer Blanche, étaient recherchés pour leurs longues défenses. L'ivoire était utilisé pour différents objets de luxe comme les peignes, les crucifix ou les pièces de jeu d'échecs.
Les comptoirs vikings étaient aussi alimentés en esclaves. Ces hommes et femmes avaient été capturés lors des raids en Occident ou dans les pays slaves. Parfois, les Vikings jetaient l'un des leurs en servitude. Olaf Tryggvason, roi de Norvège, passa par exemple sa jeunesse comme esclave avant d'être racheté par son oncle en Estonie. Selon Régis Boyer, les esclaves capturés en France étaient rapatriés au Danemark, puis ils traversaient la Baltique, traversaient la Russie, puis la Mer Noire, pour être vendus à Constantinople. Ensuite, les Byzantins vendaient ces esclaves au Califat de Bagdad et au Sultanat de Cordoue. Passer par Hedeby, Novgorod et Constantinople pour aller de Nantes à Cordoue, n'est pas très rationnel. Il y a tout lieu de penser que les esclaves faits sur le Loire et la Seine, loin d'être rapatriés vers la Scandinavie, étaient au contraire acheminés vers l'Espagne où se trouvait le principal acheteur d'esclaves en Occident, et surtout, les marchandises venues d'Orient que convoitaient tant les Scandinaves.
Les Vikings importaient des meules et du vin de Rhénanie, des brocarts en provenance de l'Empire byzantin, des soieries de Chine, de l'argent... Ils recevaient aussi sûrement des matières périssables plus communes comme le miel, les tissus et les céréales mais il ne reste peu, voire aucune trace.
Comme dans la majeure partie de l’Europe médiévale, la grande majorité des habitants de la Scandinavie médiévale étaient des agriculteurs. Les surfaces idéales aux activités agricoles et pastorales n’étant cependant pas légions dans ces pays, de nombreux paysans devaient avoir recours à la pêche et à la chasse pour assurer leur survie. Une schématisation grossière montrerait des Norvégiens principalement pêcheurs et des Suédois et des Danois principalement agriculteurs et éleveurs. Cette réalité est cependant à nuancer en fonction des différentes régions de chacun des pays. Dans tous les cas, les « bönder », c’est-à-dire les fermiers indépendants formant la majorité de la population scandinave de l’époque, étaient de véritables travailleurs polyvalents et étaient bien obligés de s’adonner aussi bien à la pêche qu’à l’élevage et à la culture.
L’élevage (notamment bovins, moutons, porcs et volaille) était extrêmement important et il était pratiqué même au-delà du cercle polaire. Il est probable aussi que ce soit la recherche de nouveaux pâturages qui ait poussé de nombreux Scandinaves à s’établir en Islande, aux Îles Féroé ou au Groenland. Les végétaux cultivés consistaient, eux, principalement en seigle, orge, avoine et choux. La culture du seigle, et notamment celle du seigle d’hiver, a connu une période d’expansion durant l’âge viking.
Parmi les spécialités alimentaires, on peut citer le thorrablot, conservé de façon très édulcorée par les Normands dans les tripes à la mode de Caen, les andouillettes, fromage au lait cru et de nombreuses spécialités culinaires au goût fort. Le célèbre « smalahove » de Voss, spécialité de tête d’agneau calcinée et fumée accompagnée de rutabagas pourrait aussi remonter à l’âge viking. Du côté des boissons, les Scandinaves étaient de grands consommateurs de bière au malt d’orge non houblonnée, et de boisson de type hydromel.
Le sud de la Scandinavie connaît un habitat groupé relativement précoce. Dans le Västergötland et l’Uppland, ce type d’habitat se met en place à la fin de la période viking. En revanche, dans le reste de la Scandinavie (autres parties de la Suède, Norvège, Islande après la colonisation), on a plutôt affaire à un habitat dispersé.
L’archéologie a permis de mettre au jour des restes d’habitat rural de cette période. L’exemple le mieux connu est celui de Vorbasse, dans le Jutland.
L’usage de l’araire semble avoir été dominant dans toute la Scandinavie viking, mais la charrue était également connue. Le moulin à eau est une exception, mais il est tout de même attesté dès le IXe siècle.
En plus d'être des places de transit et de négoce pour les matières premières, les comptoirs vikings étaient des lieux d'artisanat. On trouve donc des forgerons, des bijoutiers, des artisans travaillant les os, les bois de cervidés, le cuir, le bois ou l'ambre. D'après les fouilles archéologiques, York était spécialisé dans le travail du bois ; Dublin produisait des épingles. Ribe, Ahus (dans le sud de la Suède) et Paviken (sur l'île de Gotland) étaient des centres de verrerie tandis qu'on travaillait la stéatite à Kaupang.
Ecriture
Les Vikings avaient une écriture, les Runes.
Le système d’écriture « ancêtre » des runes, l’écriture dite d’Hallristinger, a été découverte dans la partie nord nord-ouest de l’Europe, elle daterait de la fin de la préhistoire.
L’alphabet runique est un mélange d’alphabets italique nordique/alpin avec une influence latine. .
D'après Tacite, les pères des Vikings gravaient déjà les runes sur tous les supports comme le bois, l’os, l’ivoire, la pierre, l’écorce, les feuilles d’arbres fruitiers… .
Les Vikings, commerçants par excellence, en contact avec toutes les civilisations et toutes les marchandises, n’ignoraient pas le papier, le papyrus, le parchemin, le vélin… supports idéaux pour noter les transactions et les stocks pour le commerce. Néanmoins peu de ces supports ont été retrouvés. Le climat humide probablement, mais plus que tout, les palimpsestes et les très nombreux autodafés catholiques (Hérésie, Inquisition, sorcellerie...) puis les grands autodafés de la Réforme protestante ont eu loisir de détruire le reste durant un millénaire. Les seuls documents runiques subsistants sont ceux écrits par des moines, comme le Codex Runicus les autres écrits étant suspects d'abriter des formules magiques et diaboliques.
Quelques Vikings célèbres
- Rollon, est le premier jarl (prince) de Normandie, octroyée aux Vikings, à la suite du traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911. Il est à l’origine du duché de Normandie. L’octroi de ce territoire aux envahisseurs a engendré leur christianisation progressive.
- Eric le Rouge est le premier Viking à prendre pied au Groenland, en 982.
- Leif Erikson a navigué jusqu’à Helluland, le pays de la pierre plate (Terre de Baffin, Terre-Neuve ou le Labrador), le Markland (Labrador, Nouvelle-Écosse, ?) et le Vinland (Terre-Neuve, Nouvelle-Écosse et peut être même le Maine). Il a fondé un village à l'Anse aux Meadows, anciennement appelée l'Anse aux Méduses, dans ce que la saga de Leif Erikson appelle le Vinland, ce qui fait de lui le découvreur pour les Européens de l’Amérique, vers l’an 1000. On suppose que les relations houleuses avec les autochtones ainsi que le peu de femmes (la saga fait mention de 15 femmes pour 135 hommes) ne sont pas étrangères à l’évacuation du village, quelques années plus tard.
- Saint Olaf est le patron de la Norvège mais avant de christianiser son pays, ce roi a sévi comme pirate et/ou mercenaire dans un grand nombre de contrées d’environ 1007 à 1016.
Fin du phénomène
On date la fin du phénomène viking vers le milieu du XIe siècle. Parmi les hypothèses, on retient la conversion au christianisme, qui a entraîné la fin du commerce (et du rapt lors des raids) des esclaves et instauré une Église hostile aux raids, la concurrence commerciale des Frisons, l’unification des peuples scandinaves sous la direction de rois dont l’intérêt n’étaient plus d’organiser des expéditions de pillage à l’étranger, une meilleure organisation de la défense chez les victimes, avec des États forts et organisés parfois même apparus en réponse aux Vikings (c’est le cas de la France, de la Grande-Bretagne, de la Russie et de l’Irlande).
Si les Vikings ont disparu en tant que phénomène, la civilisation et les peuples scandinaves dont ils étaient issus se sont perpétués jusqu’à nos jours.
L’héritage viking
Si la christianisation a marqué la fin du mouvement et le début de l’assimilation des peuples scandinaves, on retrouve cependant leur trace aujourd’hui dans un certain nombre de langues vivantes et dans des us et coutumes plus complexes à identifier.
Les Vikings parlaient le vieux norrois, une langue germanique. Elle n'est plus parlée aujourd'hui mais l'islandais et le féringien en sont toujours restés plus proches que les autres grandes langues scandinaves.
Ailleurs, des éléments linguistiques issus du norrois sont perceptibles dans la toponymie normande, britannique et irlandaise. On trouve également de nombreux noms de familles normands issus d'anthroponymes (Toutain, Estur, Doudement, Turgis, Théroulde, etc.). Les langues elle-même ont conservé des éléments lexicaux essentiellement, mais aussi des éléments grammaticaux : l’anglais principalement (booth, mug, take, sister, their, etc.), le manxois, le gaélique, le dialecte normand [(é)griller (glisser), tierre (corde), falle (plastron, gorge), grade, garde (groseille), brumant (nouveau marié), etc.], dont les termes maritimes sont pour la plupart passés en français, ceux-ci concernent surtout la technologie (hauban, hune, etc.), la flore et la faune marine (varech, etc.), ainsi que des découvertes géographiques.
La Russie leur doit son unification identitaire, son système patronymique, et une partie de sa structure linguistique.
Bibliographie
Les sources écrites contemporaines proviennent principalement d’observateurs étrangers (arabes, byzantins, occidentaux). En Occident, il s’agit, la plupart de temps, du témoignage des victimes des raids vikings, notamment de clercs. Leurs écrits sont donc très partiaux.
À l’exception des inscriptions runiques, les sources écrites médiévales scandinaves ne sont généralement pas plus anciennes que le XIIe siècle et donc postérieures à la période viking. Ces textes, notamment les sagas qui mêlent faits historiques et faits inventés, sont donc traités avec beaucoup de circonspection par les historiens. Les recueils juridiques dont on a connaissance sont également nettement plus récents que la période considérée.
L’archéologie est donc la principale source d’information sur cette période. Si elle apporte de grands résultats en Scandinavie et dans les îles Britanniques, les résultats sont décevants en France. Les fouilles ont d'abord concerné les lieux les plus monumentaux, principalement les grandes villes et les tombeaux de grands personnages. Depuis les années 1970, l'attention des archéologues se porte sur l'habitat rural et des lieux de pouvoir.
- Abbon de Saint-Germain-des-Prés, Histoire du siège de Paris par les Normands.
- Alfred le grand, Orosius.
- Annales de Saint-Bertin, IXe siècle.
- Chronique de Nestor, début du XIIe siècle.
- Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum.
- Ibn Fadlân, Voyage chez les Bulgares de la Volga.
- Dragons et drakkars : le mythe viking de la Scandinavie à la Normandie, XVIIIe ‑ XXe siècle, Caen, Musée de Normandie, 1996
- Les Vikings : les Scandinaves et l’Europe 800-1200, Paris, AFAA, 1992
- Sagas des peuples du Nord : les Vikings, Amsterdam, Time-Life Books, 1997
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